Dissertation d'excellente qualité
Y A-T-IL ENCORE DES FRONTIERES ?
Le regard jeté sur ce que présente la télévision rend perplexe. Une navette vient d’être lancée en direction de la planète la plus
éloignée de notre système solaire. Elle mettra dix ans à l’atteindre. En raison de son éloignement et de sa petite taille, nous savons encore peu de chose sur cette planète. Les informations qui
seront recueillies par cette navette augmenteront nos connaissances et nous apporterons des éléments nouveaux sur l’infini de notre système solaire, permettant à terme d’aller encore plus loin.
De fait, les progrès continus des sciences et des techniques repoussent toujours plus loin les frontières de nos univers, frontières matérielles, mais aussi frontière physiques. En effet, la
télévision (toujours) nous montre un autre aspect du caractère ambigu de la notion de frontière, psychique cette fois, avec les émissions de télé-réalité où la frontière entre vies privées - vie
publique est difficile à discerner. La question se pose donc : « y a-t-il encore des frontières ? » et de quel type de frontières il s’agit ?
La frontière délimite un espace matériel comme les frontières d’un pays ou immatériel comme la connaissance, à l’intérieur duquel
l‘individu a un pouvoir (droit ou devoir) l’ouverture croissante du monde, l’augmentation des connaissances disponibles rendent particulièrement floues les frontières de pouvoirs traditionnels de
l’autorité (politique ou intergénérationnel). Cet affaiblissement de la notion de frontières se manifeste et a des répercussions sur le plan des connaissances : quelles sont les limites entre ce
que nous pouvons faire (techniquement) et ce que nous devons faire (moralement). Face à l’incertitude engendrée par la perte de visibilité de toutes ces frontières, la notion d’identité vacille
et la nécessité de reconstruire des frontières intérieures apparaît.
Les frontières des pouvoirs traditionnels de l’autorité sont devenues floues sous l’effet de l’ouverture des frontières et la remise
en cause de la hiérarchie des savoirs.
Sur le plan politique, cet affaiblissement de la notion de frontières est particulièrement tangible dans le cadre de la construction
européenne. Le pouvoir politique est limité dans ses actions par les directives européennes portant aussi bien sûr les aides ciblées à certains secteurs industriels, sur les mesures d’hygiènes et
de sécurité (mise en place de normes de production), sur les déficits publics et donc sur la politique sociale. La perméabilité des frontières pose la question du sens de l’élection démocratique
: nous choisissons un président pour son programme et il ne peut pas le mettre en œuvre en raison de l’ouverture des frontières. L’échec de la politique de relance de 1981-82 a entrainé une perte
de crédibilités des valeurs véhiculées par la gauche. Pourtant, cette notion de frontières n’était pas aussi figée qu’on voudrait le faire dire au cours des siècles antérieurs. Les frontières ont
évolué au rythme des guerres et des conquêtes. Les seigneuries sont devenues des provinces, puis des royaumes, puis des nations. Cet élargissement des frontières ne s’est pas fait sans douleur et
il n’a pas toujours été pérenne, comme les conquêtes d’Alexandre le Grand le prouvent.
Cette plasticité des frontières géographiques dans le temps s’oppose à la relative rigidité des frontières
intergénérationnelles qui prévalut jusqu’à une date récente.
La société traditionnelle française établissait des frontières entre individus et génération. Elle respectait
l’autorité de son seigneur et, plus récemment, celle du curé, du médecin et de l’instituteur. C’était le respect dû à celui qui détenait un savoir supérieur au sien et c’était dans ce cadre
que l’adulte était respecté du plus jeune. Le respect des anciens est encore bien vivace en Afrique ou le « vieux » et un terme valorisant la sagesse due a l’age. Dans les sociétés occidentales,
ce mot est presque considéré comme une insulte : la frontière du sens a été perdue. Aujourd’hui, bien souvent, les anciens considérants que la limite du respect a été dépassée alors que pour nos
jeunes il n’y a pas de limites, pas de frontières. Ils se considèrent au même niveau, aussi respectable. Cette notion de frontière intègre une hiérarchie qui n’a pas le même sens ou le même
contenu pour les uns et les autres. Avec le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) les savoirs sont accessibles à tous et les plus jeunes ont
l’avantage de mieux les manier que les anciens. Ce bouleversement de la hiérarchie des savoirs modifie bien évidemment les frontières entre générations, il contribue à abolir ces anciennes
frontières facilitant la communication entre les ages, voire la cohabitation, comme le montre le film Tanguy jusque dans ses excès.
Ce déplacement des frontières géographiques – avec leur impact politique – et des frontières dans la relation
intergénérationnelle, est en lien avec l’évolution continue des civilisations qui semble aller vers une pacification des relations entre individus. Ce déplacement des frontières induit une perte
des repères d’autant plus grande que l’évolution des connaissances rend techniquement possible un nombre croissant d’expériences. Cette évolution des connaissances pose la question de la
frontière entre ce que nous pouvons techniquement faire et ce que nous devons moralement faire.
Le développement des NTIC rend assez inopérant le concept de frontières géographiques dans le domaine économique.
Il est désormais possible de faire concevoir partout dans le monde des produits de haute technologie ou de délocaliser des services téléphoniques. La pression de la concurrence conduit à
exploiter de façon optimale, les écarts de couts de main d’œuvre entre pays. Les sociétés ouvrent et ferment des points de production ou de service au gré de l’évolution des couts. Les
conséquences économiques et sociales ne sont pas neutres et une forme de contestation s’exprime par le boycott des produits fabriqués par des enfants ou par les mouvements altermondialistes. Une
frontière morale s’érige là où une frontière géographique s’efface. Ces prises de position ne sont pas supposées d’autres questions du type : « faut-il mieux faire travailler un enfant ou le
laisser oisif dans la rue ? » où « à partir de quel age peut-on faire travailler un enfant ? ». Ces questions posent bien le problème des frontières, des limites. Il n’y a pas de à ce jour de
réponse absolue.
Ces questions morales se posent avec encore plus d’acuité dans le domaine des sciences. Les frontières du connu et
du possible sont sans cesse repoussées. Que devons-nous en faire ? Le problème du clonage dans une vue thérapeutique est loin d’être réglé. Les données scientifiques ne sont pas stables et à ce
jour - semble-t-il - pas totalement fiables. Il est très probable qu’à échéance plus ou moins brève, les scientifiques auront des réponses techniques sures. Pour autant, la frontière entre ce qui
peut être fait et ce qui doit être fait n’est pas déterminée. Une loi sera sans doute promulguée pour donner un cadre, pour construire une frontière au possible, mais cette loi ne sera pas
invariable avec le temps.
Face à l’incertitude engendrée par la perte de la visibilité de toutes ces frontières, leur caractère aléatoire et non pérenne, la
notion d’identité vacille. Dans la mesure où il n’y a plus d’autorité morale (voire politique) universellement reconnue, l’effacement ou le déplacement des frontières renvoie chacun à
lui-même. N’étant plus structuré de l’extérieur, l’individu doit se structurer de l’intérieur et ériger de nouvelles frontières.
Cette recherche de frontières, de limites, de cadre s’exprime principalement par le retour aux sources et par l’expression d’une
dimension spirituelle.
Le communautarisme est ainsi le symbole de frontières imaginaires qui cherchent à se substituer à des frontières matérielles. Il est
surprenant de constater que les nouvelles générations sont attachées à des lois et des rites qui manifestent pour elles l’appartenance à un groupe, à une ethnie voire à une race. Par un mouvement
qui semble s’opposer au sens de l’histoire, on constate une résurgence de la mise en œuvre de particularisme locaux, culinaires, linguistiques ou culturels. Quand ces communautarismes contribuent
à enrichir le patrimoine commun, l’effacement des frontières, permettant le rapprochement des traditions locales donne vie à de nouvelles frontières symboliquement positives. Le communautarisme
n’a malheureusement pas toujours cette dimension d’ouverture et contribue parfois à la fermeture des communautés sur leurs propres rites. La mise en œuvre des frontières reconnut par les uns et
les autres, dans le domaine moral et éthique permettraient une décrispation de ces communautarismes.
Le retour du sentiment religieux accompagne ce mouvement du retour aux sources en lui donnant une autre dimension. A. Sponville, dans
son livre « le capitalisme est-il moral ? » distingue plusieurs ordres : Le premier relevé de la technique (ce qu’on peut faire), le deuxième de la loi (ce qu’on a le droit de faire), le
troisième de la morale (ce qu’on doit faire) et le quatrième de l’amour (ce que j’ai envie de faire pour l’autre).
Un cinquième ordre, supérieur relève de la dimension spirituelle de l’homme et ne s’adresse qu’a ceux pour qui cela a un sens. Il
existe des frontières entre ces ordres et une hiérarchie. De même que nous avons constaté que l’histoire conduisait à l’établissement d’un ordre juridique plus pacifiant entre pays ou entre
générations, que l’évolution continue des sciences et de la technique posait les questions des limites de l’ordre technique et de l’ordre moral, de même, la perte des structures externes semble
conduire l’individu à une recherche de l’ordre spirituel. Cette recherche se manifeste certes par une plus grande visibilité de mouvements intégristes, mais aussi, et surtout par l’intérêt
grandissant pour toutes les questions relevantes du sens. Le succès des JMJ, le nombre impressionnant de spectateurs et de participants à l’enterrement de Jean-Paul II sont autant de signes de la
recherche de frontières intérieures.
Ainsi, il apparaît clairement que la notion de frontières intègre de nombreuses dimensions et que son contenu évolue dans le temps et
l’espace. Entre les structures figées d’autrefois et la perte apparente de repères actuelle, d’autres types de frontières se dessinent.
Paradoxalement, la moindre visibilité des frontières en général conduit à la fois a une recherche de son identité propre (qui se
manifeste par la reconstruction de frontières intérieures) et a la reconnaissance de la dimension universelle de l’homme (qui se manifeste par une recherche spirituelle, mais aussi par une
solidarité au-delà des frontières à l’égard de populations touchées par un drame). Nous oscillons entre l’individualisme et l’universalisme.
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